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Pièces jointes

Collection « Poiesis »

Pierre Drogi
144 pages, 14 x 21 cm, cousu
ISBN 978-2-87317-429-3
18 €, 2014
Commande : https://www.exhibitionsinternational.be/documents/catalog/9782873174293.xml

Ce chansonnier fait signe davantage vers Rimbaud que vers Pétrarque : davantage vers une personne qui chante − qu’on imagine batelier parmi les sirènes. C’est aussi un recueil de chansons, tentant d’explorer les possibilités de la chanson dans tous ses états, notamment de soif et de fièvre, cherchant au centre du trouble (et de la fièvre) à maintenir une voix, à travers le silence entrecoupé, pour un « reste chantable ». Son sujet ? Peut-être bien le brasier qui fait le poème : « textes dont on sort en criant », dit le texte, comme d’un bûcher : celui de Mélusine… Ou plus encore : buisson ardent, celui dans lequel nous brûlons tant que nous respirons… Ce texte, d’une certaine façon (celle du poème : une parole mentalement et vocalement articulée, peut-être ici chuchotée seulement, dans l’esprit du lecteur) − présomption ? − « fait ce qu’il dit », ou tente de le faire. au moins tente-t-il de donner à « voir » un processus que les mots engagent. Il essaie d’inscrire autant qu’il le peut, de façon sensible, ancrée dans toutes nos perceptions et représentations liées aux mots, un parcours dans la pensée ou dans la conscience du lecteur. Il y mime la sorte de chorégraphie qu’y décrivent, peut-être, précisément les pensées, les impressions, les sensations, les représentations soudainement accrochées ou modifiées, dans leur désordre apparent, dans leur caractère d’éclair, ici stylisé. il s’accroche aux mots et à ce que ceux-ci évoquent aussitôt, dans plusieurs directions à la fois, attentif autant qu’il peut à ce qui se passe quand on recourt à eux pour trouver orientation et sens. attentif à ce qui fuse… Le mot y est saisi (capturé) comme une matière, appréhendé presque comme un être autonome que la lecture, idéalement, traverserait comme un feu.

Pierre Drogi (Metz, 1961), docteur es lettres de l’université de Genève et ancien directeur de programme au Collège international de Philosophie, est enseignant, poète, traducteur (du roumain, de l’allemand et du néerlandais). il a publié plusieurs essais dont Métamorphoses (en collaboration avec Alain Dubois, Le Pommier, 2008) et parmi ses dernières publications : Afra / vrai corps (Le Clou dans le fer, 2010) ; Levées (L’Atelier de l’agneau, 2010). Nombreuses publications dans les revues Po&sie, Le Mâche-laurier, Présages, Passage d’encres, Passage à l’Act’, Triages, Europe, Chroniques errantes et critiques, Place de la Sorbonne.

Paul de Brancion, Europe, n° 1034-1035, Paris, juin-juillet 2015.

Ce livre de haute poésie de Pierre Drogi vient après Animales (2013) et entretient avec lui une sorte de fraternité blanche et claire. Plusieurs textes dans cet opus : Le chansonnier, Usage du charbonneux, Impôt de miettes, Cache-tampon et, à la fin, une « précision dite tardive » qui nous propose quelques clés. Cet ouvrage énigmatique est aussi un recueil de chansons encore chantables, le chant est poème et souffle suspendu, puis restitué. On peut bien avoir la gorge nouée et la souhaiter déployée. Plus Rimbaud que Pétrarque, nous dit l’auteur... avec un zeste de Mandelstam et de Dickinson. Il ne faut pas chercher à lire cette poésie en rapport à la référence, même si le texte est chargé d’allusions poétiques que le lecteur ne saurait nécessairement connaître à l’instant où il ouvre le livre. On doit se laisser porter par la lumière et le poudroiement des mots. On percevra mieux alors ce qu’il en est. Chercher l’apesanteur, légère et incisive. Cet ouvrage-là peut se lire en tous sens, cherchant l’objet... le vent, le vent, secoue agite souffle petite parole plate appuyée sur un coude. La poésie du Chansonnier de Pierre Drogi est finalement peut-être plus accessible ici que celle d’Animales, mais toujours équivoque, piège tendu, douleur fraîche. On s’y aventure dans la lecture en ondoyant et le poète « fait peu de cas de l’ombre ». Cela dit, « le poème est un peu ogre aussi qui se jette au visage » et son « cantique murmuré / va d’un poème à l’autre », « tiers aveugle » dont la maîtrise nous empaille de belle façon.
Tout à la fois, il y a la glèbe claire et l’intimité avec le pas des animaux sauvages. L’écriture sur la page est mentale, c’est une pensée écrite (Arthur dixit). Un peu comme la musique mais dans l’ouvrage les mots sont agencés pour faire impression forte ou délicate dans la mesure, suspensions, soupirs et demi-soupirs musicaux. Cela ne conduit pas nécessairement, bien au contraire, à l’assoupissement ou à l’étouffement. Il y a moult vie dans Le Chansonnier. La présence du monde est forte : « la feuille sèche craque et cela sent le thé / le bouleau mort... ». Pas de temps suspendu, arraché, mais une dimension mise entre parenthèses des tic-tacs qui néanmoins continuent d’être audibles quand s’égrène la légèreté dangereuse des secondes qui passent. La faucheuse ne s’est pas dissoute dans la terre. Enraciné dans la langue, dans sa langue, Pierre Drogi utilise des mots anciens, disparus, oubliés : « Le tonneau des forges / part / en liette ». Ce monde de sonorités terrestres, parfois aiguës, voire absurdes, est dans un chiasme logique incessant. Les idées s’entrechoquent de mots. « La parole en sait moins que la parole balbutie / copie compulsée par le cœur » —le cœur a ses raisons que la raison connaît mais qu’elle refuse en « goulée mécontente » de prendre pour argent comptant. Car la parole « n’est que la partie égorgée du silence ». Je me souviens d’un temps où je ne comprenais rien du monde et où pourtant j’écrivais déjà... Lui, le poète Drogi, entend et saisit « les météores frottées » qui nous font sarabande et il les écrit tout de même car son temps n’est pas le nôtre. « Je t’écris, je t’appelle quelques énoncés en guise de gréement ». La barque vole sur les flots, pas besoin de hauban. Nous voici plongés dans un monde étrangement fictif arrêté par les mots d’un langage interrogeant avec constance jusqu’à la légèreté, la grâce.
On distingue très bien une feuille de marronnier répétée sur les veines du lierre. Attention, l’équilibre est fragile : « Ne rien préparer, ne rien gêner sinon peut-être le train déraille ». Ou bien : « On l’avertit : à rigomer / tous dégringolent ». Ou encore : « Qu’ils se froissent les pattes et hop nous volons ? ». Le poète n’est que dans l’acte d’écrire.Pierre Drogi, lui, nous rend poète dans l’acte de lire, politesse acérée, lyrisme ingénu, sujet à l’interprétation du vent et des sauvages. Lorsqu’on écoute le sens de la nature, il convient de décrypter. Capacité à rester immobile, tenter l’impossible, faire du lecteur le sujet.être plus rapide que l’éclair. Et hop nous volons !

CCP (Cahiers Critiques de Poésie), n° 29, Marseille, juillet-août 2015.
Par Dominique Quélen
Dernier volet, dont « le chansonnier » proprement dit constitue la première partie, d’un triptyque que les circonstances ont défait et refait, et tant mieux : vingt fois sur le métier reposons la question du lyrisme, mais tel que l’a redéfini le second XIXe siècle. C’est Verlaine, Mallarmé, Rimbaud ou encore Apollinaire que continue ce « recueil de chansons encore chantables » où l’enfance et la légende affleurent (Cache-tampon est le titre de la séquence finale). La syntaxe se fait flottante comme l’attention, tandis que le vocabulaire se concrétise : glissement de deux plaques l’une contre l’autre, frottement de deux silex. Et de cette tension (« le silence tendait le silence ») naît une manière de chant diphonique1 qui avance en tressautant, « sismographe gracieux » des états de la conscience. Le poème devient une poignée de dés dispersés sur la page, en même temps qu’il y rassemble sens et sensations condensés comme une respiration dans l’air froid. Il se lit ainsi qu’une partition dans les deux sens (musique et partage) et se déploie à mesure qu’on progresse, en abscisse et en ordonnée, comme un temps et un espace qui se replieraient sur eux-mêmes en quelque rêveuse inception.
1. « diaphonie ou diphonie / c’est ce qu’on entend / depuis lors comptine bègue » (p. 7)

Pierre Drogi, Le Chansonnier
par Georges Guillain, « Les Découvreurs », juin 2017

Reconnaissons notre erreur. Lorsqu’il y a quelque temps je me suis vu adresser Le chansonnier de Pierre Drogi publié à La Lettre volée, j’avais un peu rapidement classé cet ouvrage parmi les productions de ces auteurs dont j’ai de plus en plus de difficulté à tolérer le manque de simplicité et le caractère par trop ostensible de leur prétendue modernité. C’est vrai qu’à lire du bout des yeux et de l’esprit, comme on fait le plus souvent d’un livre qu’on n’a pas vraiment désiré et qu’on ne fait que feuilleter comme on feuillette certaines personnes de rencontre dont on se dit qu’on ne les croisera plus, bien des choses nous échappent. Et nous pourtant qui, dans notre poésie, nous défions terriblement de tout effort d’étiquettes, avouons que nous ne sommes pas toujours parmi les derniers à enfermer les autres dans la bêtise de nos apathiques et fâcheuses définitions.
Car Pierre Drogi est poète. Et poète vraiment. Comme vraiment je les aime. C’est-à-dire poète traversé mais aussi traversant et ce n’est pas parce que les figures que dessinent ses poèmes sur la page ont un petit caractère mallarméen et dans leur très subtile ponctuation jouent savamment de leur relation typographique au blanc, qu’ils ne sont pas par-dessus tout parole et parole activée pour libérer un peu de ce qu’offre partout, mais à nous si difficilement, le monde : l’expérience d’une relation dégagée, désencagée, décollée de ces pancartes, affiches, écriteaux par quoi la pensée puis sa langue se condamnent à la seule et triste gymnastique des mots. Mouvement en profondeur du cœur qui accueille et répond, la poésie de Pierre Drogi, bien que nourrie d’une rare culture, est un « fluide simple », une circulation d’énergies prises on peut dire à toutes choses qui de chaque recoin de la création viennent s’y mélanger, s’y échanger, jouir de leurs métamorphoses pour nous arracher aux fausses certitudes des identités arrêtées et relancer l’infini commerce que nous n’aurions jamais dû suspendre avec tout ce qui de partout renverse et déborde : la vie. Dans un petit ouvrage publié aux éditions du Pommier intitulé justement Métamorphoses, Pierre Drogi affirme qu’il est nécessaire de sortir de cette tautologie et de l’évidence qui nous fait nommer les choses par leur nom et par conséquent nommer une chèvre, « une chèvre » ou un arbre, « un arbre ». Cela paraîtra sans doute obscur à certains qui n’ont toujours pas fait l’expérience du caractère inépuisable des choses. Et qui n’ont rien de plus pressé que de conférer à chacune d’elles son identité. Mais c’est un fait que les identités enferment plutôt qu’elles n’affermissent. Et nous privent, comme l’a bien montré le livre de Marielle Macé, Façons de lire, manières d’être, de cette merveilleuse possibilité d’extension ou plutôt de réorientation infinie de l’être que l’imagination et le désir conjugués offrent à qui ne se résout pas à se replier sur et cherche à tendre vers. Alors j’espère que Pierre Drogi ne m’en, voudra pas trop de renvoyer pour conclure ce trop rapide et bien général éloge au texte du romancier Alain Damasio que j’ai reproduit il y a quelques années sur mon précédent blog. Il existe des romanciers qui valent bien des poètes. Et quelque chose effectivement dans le travail de Drogi me fait irrésistiblement penser à la figure de ce scribe imaginé par Damasio, dont la conviction, « indiscutable pour lui, antérieure même à toute raison, est que la littérature, comme tout art authentique, ne peut [...] qu’incarner, avec la plus féroce intensité, la vie — et plus profondément qu’incarner, mot presque statique, la faire fulgurer, siffler, se découdre comme une peau, pour libérer, par éclats — par écart et petit bond, salto, vague haute déferlée, rouleau ou ressac — une coulée de sang pur, d’un rouge d’encre longue, que rien ne peut faire sécher, ni vent ni temps, ni le soleil au zénith. » Ce que peut compléter pour laisser en dernier la parole au poète, ces quelques vers que je tire de son Chansonnier : aveugle raidillon le cœur est un ravin le poème est un peu ogre aussi qui se jette aux visages les mains et les pieds hors des poches affamé comme un chien.

À lire sur POEZIBAO : un entretien de Pierre Drogi avec Emmanuèle Jawad 13, 15 et 17 avril 2015.

Le chansonnier de Pierre Drogi par Yann Mirallès :

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